CHAPITRE 1

Comment appelle-t-on une personne qui apporte à manger à un rancor ? Une entrée !

 

Jacen Solo, quatorze ans,

Académie Jedi sur Yavin 4

 

Le tunnel qui descendait dans le dédale des voies de transport de Nickel Un était typiquement verpine : carré, droit et tellement recouvert de tubes, de conduites et de canalisations qu’il était impossible de voir la pierre originelle. Il était également d’une propreté démente – comme si la Mère de la Ruche avait un problème avec l’hygiène – et possédait un sol sans tache d’un bleu couleur fumée et de la tuyauterie d’un bleu-vert luisant qui le rendait identique aux autres passages que Jaina avait vus en visitant les défenses de l’astéroïde. Même avec ses pouvoirs issus de la Force, elle ne parvenait pas à déterminer précisément où Boba Fett et elle se trouvaient dans la colonie d’insectes... ni s’ils avaient des chances de rejoindre la garnison de commandos mandaloriens avant que les stormtroopers ne commencent à atterrir.

La bataille de Fondor avait eu lieu trois semaines plus tôt et – suite à une série de menaces et d’ouvertures amicales provenant de tous les camps participant à la Guerre Civile Galactique – les Verpines avaient invité les Mandaloriens à établir une base sur Nickel Un pour empêcher quiconque de s’y imposer. Visiblement, l’effet de dissuasion avait fonctionné. Quelques heures standard plus tôt, Jaina et Fett inspectaient les défenses de l’astéroïde lorsqu’une flottille des Vestiges de l’Empire était subitement arrivée de l’hyperespace et avait fait une feinte vers les principaux quais de chargement. Une demi-heure plus tard, une flotte d’invasion planétaire était arrivée et avait réduit les défenses de surface de Nickel Un à néant. Le débarquement de troupes commencerait bientôt et les Verpines eux-mêmes n’avaient aucun espoir de les repousser. Une seule question demeurait : savoir où les Impériaux atterriraient-ils d’abord.

Une sirène d’urgence s’éleva au-dessus d’eux et l’odeur amère des phéromones d’alerte verpines s’intensifia dans l’air moite du tunnel. Le guide – un insecte aux membres épais, à la caracache couverte de pointes et aux lourdes mandibules de la caste des soldats – accéléra le pas et Jaina commença à avoir peur qu’une nuée de guerriers en furie les prenne, Fett et elle, pour les ennemis. Lorsque la main du chasseur de primes se posa sur l’étui de son blaster, elle comprit qu’elle n’était pas la seule à s’inquiéter.

Elle n’osa pourtant pas suggérer à leur guide de dire par comm à ses camarades verpines que Fett et elle étaient du côté de la ruche. Elle savait que son camarade prendrait cette mesure de prudence excessive ; et il avait probablement raison. Peut-être que donner une impression de faiblesse était en soi une faiblesse.

Jaina s’entraînait avec le légendaire chasseur de primes depuis à peine plus d’un mois standard, mais elle en était venue à bien le connaître. Parfois, elle parvenait presque à lire dans ses pensées. Lorsque la flottille des Vestiges avait fait sa feinte vers les quais de chargement, elle avait prévu qu’il se laisserait prendre par cette ruse... et elle l’avait regardé envoyer un bataillon de Bes’uliik à la poursuite de l’ennemi. Lorsque la véritable flotte d’invasion était arrivée, elle avait deviné que la contre-attaque de Fett serait terrible. En réalité, il avait convaincu le Grand Coordinateur de Nickel Un d’envoyer tous ses chasseurs stellaires sur le vaisseau amiral des Vestiges, le Dominion, et le Super Destroyer Stellaire était vite devenu une épave en proie aux flammes.

À présent que la prise de l’astéroïde était quasi certaine, Jaina savait que Fett ne combattrait pas les envahisseurs à la surface. Il opterait pour une stratégie bien plus sanglante : il les attaquerait dans les étroits tunnels d’accès qui partaient des sas et leur ferait payer de leurs vies chaque mètre parcouru.

Jaina comprit que son entraînement venait de s’achever, car Boba Fett ne l’enverrait pas elle – l’instrument de sa vengeance contre l’assassin de sa fille – dans un combat qu’elle ne pourrait gagner. Dès qu’ils passeraient devant un hangar abritant un chasseur stellaire utilisable, il libérerait Jaina et lui dirait d’aller traquer son frère jumeau.

Mais elle ignorait encore si elle était prête. Elle pouvait affronter trois hommes à Keldabe et en sortir victorieuse. Elle pouvait lancer une balleteinte à n’importe quel endroit de l’armure de Fett. Elle pouvait semer les meilleurs pilotes mandaloriens dans le vaisseau de leur choix et descendre un escadron entier dans des simulations de combat d’élite.

Mais cela ne voulait pour autant pas dire qu’elle pouvait battre un Seigneur Sith.

Et il fallait qu’elle en soit capable. Si la transformation de son frère avait effrayé Mara au point qu’elle tente de le tuer, Jaina devait terminer le travail. Jacen – ou Dark Caedus, comme il se faisait désormais appeler – devait être stoppé. Pour Mara, Ben et Luke, pour ses parents, Tenel Ka et Allana, pour Kashyyyk, Fondor et le reste de la galaxie.

Mais était-elle prête ?

Après quelques instants de descente, les phéromones d’alerte augmentèrent tellement que les yeux de Jaina se mirent à la piquer, puis l’excitation et l’indignation des insectoïdes firent grésiller la Force. Le bourdonnement devant elle se transforma en grondement sourd puis le tunnel s’ouvrit sur le pire embouteillage piéton qu’elle n’avait jamais vu. Une nuée de Verpines aux membres épais, aux caracaches et aux mandibules de la taille de lames ryyk affluait dans le dépôt de transport principal, se grimpant les uns sur les autres ou se servant de leurs fusils destructeurs comme de pelles pour se ruer dans la grotte depuis une dizaine de directions différentes.

Le Verpine escortant Jaina et Fett s’élança dans la masse grouillante et fut aussitôt poussé d’un côté puis de l’autre. Il devint bientôt impossible à distinguer des autres Verpines, même pour Jaina qui, en tant qu’ancienne Affilée Kilik, parvenait bien mieux que la plupart des humains à différencier les insectes. Elle attrapa alors la ceinture de munitions du guide et s’y accrocha, utilisant la Force pour repousser tout guerrier qui tenterait de se glisser entre eux.

Après de nombreux efforts, Fett se fraya un passage jusqu’au guide.

— À ce rythme, les Impériaux vont entrer avant que j’aie pu poster mes hommes. Il y a un autre accès menant au bunker de commandement ?

Le guide pencha sa tête tubulaire, réfléchit puis cligna de ses yeux bulbeux.

— Nous pourrions remonter à la surface...

— Laisse tomber, dit Fett.

Son refus s’expliquait aisément, surtout pour Jaina. Avec une flotte d’invasion qui bombardait Nickel Un et une armada de navettes d’assaut sur le point de se poser, tenter de traverser cinquante kilomètres dans un dustcrawler était risqué ; et Fett adorait le danger, surtout lorsque sa vie était en jeu.

— Vous avez l’autorisation du Grand Coordinateur, dit Fett. Dites-leur de faire un trou.

— Je suis en train, répondit le guide.

Sa voix était étonnamment grêle et aiguë pour un être presque aussi grand qu’un Wookiee, sans doute parce qu’il s’en servait rarement. Les Verpines « parlaient » généralement par ondes radio créées biologiquement et n’utilisaient les sons que pour s’adresser à d’autres espèces.

— Mais l’ennemi a lancé son premier essaim de navettes d’assaut, reprit-il, et un millier d’autres directeurs de combats et plusieurs coordinateurs de batailles demandent aussi le droit de passage. Nous avons tous une autorisation de haute priorité de Sa Maternellence.

— Je croyais que votre race était organisée, grogna Fett. (Il désigna la voûte qui ouvrait sur une zone de chargement que Jaina voyait à peine à travers la nuée d’immenses insectes.) C’est notre tube ?

— Oui, le Jaune Express Cinquante Sièges, dit le guide. Mais ils arrivent à court de capsules de passagers, alors nous risquons de devoir changer...

— Alors nous devons y arriver les premiers, grommela Fett.

Il redressa les épaules et se mit à pousser devant lui, mais Jaina, ayant anticipé son impatience, utilisait déjà la Force pour le retenir.

— Les dames d’abord, dit-elle en le doublant. Maintenant que tu es Chef d’État, tu vas devoir apprendre les bonnes manières.

Elle se servit de la Force pour se frayer un chemin, sa main se déplaçant lentement d’avant en arrière afin de faire tituber ou s’arrêter brusquement des guerriers verpines. Fett grogna et la suivit de près pendant que leur guide – Osos Niskooen – regardait par-dessus leurs épaules, abasourdi.

Après avoir passé deux minutes à frapper des flancs, ils émergèrent de l’essaim pour entrer dans une plate-forme de chargement jaune, au bord d’un trou de deux mètres, menant à un tube de transport. Au sommet, Jaina voyait des vagues d’énergie translucides qui suivait un rail répulseur surélevé, emportant un courant régulier de poussière, de pierres et de déchets à des vitesses atteignant plus de deux cents kilomètres à l’heure.

Le Verpine derrière eux continua à pousser vers l’avant, et Jaina dut alors retenir l’essaim avec la Force tandis qu’une longue capsule de duracier surgissait d’un tunnel adjacent et arrivait en trombe avant de s’arrêter devant la zone de chargement. La capsule s’ouvrit sur toute sa longueur et son quart supérieur tout entier glissa vers le haut. Jaina aperçut deux rangées de sièges disposés face à face avant que des soldats verpines se mettent à se déverser littéralement dans la capsule.

— Allez, Jedi.

Fett l’attrapa et sauta dans la masse grouillante, donnant des coups de coude et de pied aux autres passagers pour obtenir une place. Jaina se servit de la Force pour conserver une petite zone autour d’eux jusqu’à ce qu’un fort sifflement retentisse au-dessus de leurs têtes et que la porte se referme. Un instant plus tard, la capsule s’élança dans le tube de transport et toute la masse de ses passagers fut envoyée vers l’arrière du compartiment.

Lorsque le véhicule atteignit sa pleine vitesse, les Verpines entreprirent de se démêler. Malgré le chaos qui régnait au moment de l’embarquement, tout le monde avait visiblement un siège. Jaina et Fett étaient assis en face d’un soldat qu’elle crut reconnaître comme étant leur guide.

— Niskooen ? demanda-t-elle.

— Exact, répondit l’insecte. La plupart des humains ont du mal à différencier nos odeurs comme nous le faisons.

— Elle a de l’entraînement, dit Fett en se tournant vers Niskooen. Quelle est la situation là-haut ?

Niskooen resta silencieux un moment, le temps de consulter ses camarades Verpines, puis dit :

— Nos batteries de surface ont beaucoup souffert et les premières navettes d’assaut de l’ennemi commencent à atterrir. Leurs casques blancs commencent à débarquer.

— J’aurais pu le deviner, grommela Fett. Mais où ? Dans quel sas ?

Niskooen ne dit rien pendant un instant puis fit son rapport.

— Aucun sas. La masse initiale déferle sur la Haute Plaine Rocheuse, vingt kilomètres à gauche.

Fett se tourna vers Jaina.

— La prochaine fois que j’inspecte une base, rappelle-moi d’emmener mon propre officier de communication ; ou, mieux encore, d’éviter de me faire prendre dans une attaque surprise.

— Comme si tu étais du genre à écouter une Jedi, répliqua Jaina avant de se tourner vers Niskooen. Cette piste d’atterrissage n’est pas près des ports d’évacuation de votre usine nucléaire ? Vingt kilomètres sous le côté gauche de l’astéroïde ?

— Exact, dit le Verpine. Nous supposons que c’est par là qu’ils comptent entrer dans la ruche.

L’inquiétude de Fett devint alors aussi intense dans la Force que les phéromones verpines l’étaient dans l’air.

— Ils n’entreront pas.

Les antennes de Niskooen se dressèrent.

— Vous pensez qu’ils espèrent saboter notre première source d’approvisionnement ?

— Je n’emploierais pas le verbe « espérer », dit Fett.

Il se mit à murmurer dans le micro de son casque pour tenter de donner directement des ordres à la compagnie de commandos qu’il avait stationnée sur Nickel Un pour prouver l’engagement de Mandalore dans le traité d’aide mutuelle passé avec les Verpines. Au bout d’une minute, il cessa d’essayer d’obtenir un signal direct et se tourna de nouveau vers Niskooen.

— Peux-tu relayer un message à Moburi ?

— Je peux atteindre le Commando Moburi par mes compagnons de ruches, répondit Niskooen. Il reste des capsules derrière nous.

— Dis à Moburi qu’il a le commandement le temps que j’arrive, dit Fett. Et que ça risque de durer. La grille du réacteur est sur le point d’exploser.

La phrase de Fett déclencha des cliquètements de désarroi dans la capsule, mais aucun des Verpines ne remit en question sa véracité. Premièrement, lorsqu’il s’agissait de tuer et de se battre, sa réputation était sans égale. Ensuite, les insectes de la caste des soldats étaient trop disciplinés pour douter de la déclaration d’un supérieur ; même s’il s’agissait d’un supérieur d’un autre essaim. Et, de toute façon, ils devaient sans doute se dire qu’il avait raison. Eliminer l’usine arrêterait le système de transport de Nickel Un, et limiter la mobilité de l’ennemi était toujours une bonne idée.

— Que te dit ton instinct Jedi à propos de cette attaque ?

— Que quelqu’un veut récupérer l’industrie de munitions verpine, répondit Jaina. Mais tu n’as pas besoin de l’instinct d’une Jedi pour le savoir. L’industrie verpine est quasiment autonome, ce qui en fait une cible tentante ; les Verpines ont fourni les deux camps depuis le premier jour de la guerre, ce qui en fait les ennemis de tout le monde ; et ils ne se sont pas alliés avec quiconque, ce qui les rend mûrs, prêts à être cueillis.

— Ils sont alliés avec nous. (Une pointe d’agacement perça dans la voix de Fett, mais Jaina sentit dans la Force que cela ne l’irritait pas vraiment ; il savait aussi bien qu’elle que Mandalore combattait un adversaire qui lui était supérieur.) Mais qui est derrière tout ça ? Les Moffs que je n’ai pas déjà tués ? Où est-ce ton frère qui les a envoyés ?

Jaina réfléchit une minute puis haussa les épaules.

— Mon instinct me dit que Jacen n’a pas eu le temps de placer les Moffs sous son contrôle, mais il est surprenant.

Fett resta tourné vers Jaina.

— Pas pour toi, j’espère, dit-il. Plus maintenant.

— La seule surprise serait qu’il n’y ait pas de surprises, répondit-elle. Mais j’en ai quelques-unes, moi aussi.

— Bonne réponse.

Puis il détourna le regard et Jaina sentit qu’il rassemblait son courage. C’était parti.

— Ecoute, Solo, commença Fett. Ce n’est pas ton combat. Lorsque nous arriverons au bunker de commandement, je veux que tu prennes un vaisseau et que tu dégages.

— Pour aller où ? demanda Jaina en faisant semblant d’être surprise. Sur Mandalore pour aller chercher Beviin ?

Fett regarda Jaina.

— Beviin est déjà au courant ; ou, en tout cas, il le sera le temps que tu arrives là-bas.

— Bon... ho, dit Jaina en continuant de faire semblant. (Ne jamais avouer que tu sais, surtout lorsque ton interlocuteur pourrait devenir un jour ton ennemi.) Elle se tut un instant puis demanda : je suis prête ?

— Pourquoi me le demandes-tu ?

— Tu as tué plus de Jedi que moi.

Trois secondes s’écoulèrent avant que Fett réponde.

— Mais aucun comme ton frère. Personne d’aussi puissant. (Il regarda Jaina puis Niskooen.) Que se passe-t-il avec les casques blancs ?

— Ils ont pris nos positions autour des tuyaux d’évacuation et...

La réponse du Verpine cessa lorsque le noir se fit dans la capsule, qu’elle tomba sur le sol du tunnel et se mit à tressauter, rebondir puis à crisser en touchant le tube. Jaina se sentit projetée vers l’avant et elle utilisa la Force pour rester en place ; ce qu’elle regretta dès que des gros corps d’insectes épineux commencèrent à lui heurter le dos.

La lampe accrochée à la manche de Fett parcourut trois mètres en tourbillonnant et en clignotant lorsqu’il fut propulsé avec les autres passagers. Jaina se recroquevilla et baissa le menton, se tassant le plus possible, puis sentit une vive douleur lorsque quelque chose froissa la paroi en duracier derrière elle. Un grincement terrible résonna à l’avant de la cabine, suivi par un souffle d’air humide et un gros bruit métallique à l’arrière de la capsule.

Puis le bruit s’arrêta et la Force bouillonna de vagues de douleurs déferlantes. Jaina prit un tube lumineux à sa ceinture et l’orienta vers la cabine de passagers, à l’endroit où elle distinguait la lueur de la lampe sur la manche de Fett, enterrée sous deux mètres de membres tordus et de thorax brisés d’insectes. L’avant de la capsule avait été arraché et un trou ouvrait sur l’extérieur. L’odeur métallique du sang des insectes empestait.

— Fett ?

Jaina partit vers l’avant de la cabine et fut arrêtée à mi-chemin par un enchevêtrement impénétrable de morceaux d’insectes tuméfiés.

— Tu es blessé ?

La lumière sous le tas ne bougeait toujours pas.

— Fett ?

Comme elle n’obtenait pas de réponse, elle se mit à escalader le tas d’insectes. Elle ne fit pas attention à leurs cris de douleur et évita leurs mandibules en colère, puis elle appela Fett en se servant d’un diminutif qu’elle n’avait jamais entendu personne d’autre que Goran Beviin utiliser :

— Bob’ika ?

La lumière se tourna brusquement dans sa direction.

— Tu as dû croire que j’étais mort, dit Fett. Alors, je vais te pardonner. Mais que ça ne se reproduise plus.

— Désolée.

Jaina éclata de rire et se sentit aussitôt coupable. Les guerriers blessés autour d’elles étaient des insectes, mais ils avaient mal ; ce qu’en tant qu’ancienne Affiliée Killik elle comprenait mieux que quiconque.

— Je voulais juste vérifier, dit-elle.

— Allez.

La lumière de Fett se tourna vers l’avant de la capsule puis se mit à bouger vers l’ouverture. Dans la lueur ambiante, elle vit que la combinaison intégrée sous son armure avait subi une demi-douzaine d’entailles ; un grand morceau pendait sous le bord inférieur de son casque.

— Il faut partir, ajouta-t-il.

— Très bien.

Jaina ne prit pas la peine de lui demander d’aider les blessés. La compassion était une faiblesse et elle savait très bien qu’il ne valait mieux pas faire preuve de faiblesse devant Boba Fett, surtout s’il s’agissait d’une faiblesse jetiise.

— Je te rejoins dehors, dit-elle.

Elle dévala l’amas de corps en glissant, alluma son sabre laser puis entreprit de couper le flanc de la capsule. Lorsqu’elle eut fini, Fett était quelques mètres plus loin dans le tunnel, rassemblant les Verpines encore en état de se battre.

Dix des cinquante guerriers que contenait la capsule étaient désormais à ses côtés. Autant étaient par terre, morts, ou encore dans la capsule. Les autres étaient effondrés ou recroquevillés contre les murs du tunnel. Deux soldats encore opérationnels, mais boitant trop pour marcher, s’occupaient d’eux.

— Niskooen ? demanda-t-elle.

Fett jeta un coup d’œil aux guerriers rassemblés autour de lui.

— Y’en a un parmi vous qui est Niskooen ?

— Le thorax de Niskooen s’est ouvert en deux, répondit un des soldats debout à côté de Fett. Il est mort.

Fett grommela qu’il avait compris puis se tourna vers celui qui avait parlé.

— Comment t’appelles-tu, soldat ?

— Ss’ess, répondit le Verpine. Guide de Combat Ss’ess.

— Bien, Guide de Combat Ss’ess, tu es avec nous maintenant, dit Fett en désignant les autres soldats capables de se battre. Tout comme eux. Compris ?

Ss’ess fit claquer ses mandibules.

— Bien.

Fett se retourna et partit dans le tunnel sans prendre la peine d’éviter le rail répulseur. Visiblement, il ne représentait plus aucun danger.

— À quelle distance se trouve le bunker de commandement ?

— Nous y sommes presque, répondit Ss’ess en le suivant. Seulement dix kilomètres.

— Dix ? Super. (Fett se mit à courir doucement et Jaina remarqua qu’il tentait de cacher qu’il boitait.) Je me demandais comment j’allais pouvoir m’entraîner aujourd’hui.

— Vous ne voulez pas de rapport sur la situation ? demanda Ss’ess en bondissant derrière lui.

— Nous connaissons la situation, dit Jaina.

Le rail du répulseur était trop étroit pour supporter deux coureurs à la fois et les murs du tunnel étaient si inclinés qu’elle dut suivre Ss’ess.

— Les Impériaux ont fait exploser votre centrale électrique et les navettes d’assaut ennemies atterrissent partout, reprit-elle. Malheureusement, votre gravité artificielle a sa propre réserve d’énergie et nous allons devoir marcher longtemps pour rejoindre l’endroit où commencent les combats.

Ss’ess se retourna vers elle, les antennes dressées d’étonnement.

— Vous avez vu ça dans la Force ?

— Ouais ! Les Jedi voient tout, dit Fett. C’est ce qui les rend si agaçants. Préviens-moi quand les casques blancs commenceront à détruire les sas.

Fett se tut et continua à les guider dans le tunnel, préférant respirer dans son casque plutôt que de l’enlever et d’ainsi laisser voir combien il peinait. Jaina se dit qu’il devait regretter d’avoir laissé son jetpack à bord de son vaisseau et elle sourit. Il avait beau, pour l’instant, être son mentor, il avait tout de même livré son père à Jabba le Hutt gelé dans de la carbonite. Elle appréciait donc plutôt de le voir souffrir un peu. De plus, comme son frère avait torturé à mort la fille du chasseur de primes, elle imaginait que Fett ressentait la même chose pour elle.

Ils couraient depuis presque une heure lorsqu’ils tombèrent sur deux tunnels qui partaient du premier : un vers le haut et l’autre vers le bas. Fett s’arrêta et fit semblant de réfléchir tout en reprenant son souffle, puis il tourna sa lampe vers le visage de Ss’ess.

— Par où ?

— Peu importe. Si nous montons, nous atteindrons le sas du Long Cratère Lac de Poussière trente kilomètres au-dessus. (Ss’ess regarda le tube qui partait vers le bas, sans doute plus pour écarter ses yeux de la lampe de Fett que pour indiquer la direction.) Par là, nous arriverons au Hangar Client Deux, où votre Bes’uliik...

Il fut interrompu par un fracas de pierres qui s’effondrèrent dans le tunnel du dessus. Tous les Verpines sautèrent et tournèrent leurs longs cous vers le bruit, mais Fett se contenta de lever les yeux vers le couloir, le scannant probablement avec les détecteurs intégrés de son casque.

Jaina utilisa à peine la Force pour essayer d’obtenir une idée du nombre et de la nature de ceux qui avaient ouvert une brèche dans le passage. Elle ne perçut qu’un vague danger, informe et insaisissable.

Sans détourner les yeux du tunnel, Fett demanda :

— Ss’ess, je ne t’avais pas dit de me prévenir lorsque les stormtroopers commenceraient à détruire les sas ?

— Je le ferai, répondit Ss’ess. Lorsqu’ils le feront.

Fett se tourna alors.

— Ils n’ont pas détruit de sas ? demanda-t-il. Pas un seul.

— Non, confirma Ss’ess. Vous avez demandé à être prévenu lorsque les casques blancs commenceraient. Pour commencer, il faut qu’il y en ait un. Je vous l’aurais dit.

Jaina sentit l’agacement s’échapper de Fett comme un nuage de vapeur.

— Di’kut ! dit-il en utilisant un des rares mots mandaloriens qu’elle avait entendu prononcer sans y être poussé par Mirta. Avant que vos copains insectes et vous mouriez, j’ai besoin que vous fassiez passer un message à Moburi.

— Nous allons mourir ? demanda Ss’ess, plus surpris qu’effrayé. Comment le s’avez-vous ?

— Ai-je laissé entendre que j’avais le temps de vous l’expliquer ? Concentrez-vous, Ss’ess. Vous n’en avez plus pour longtemps.

Jaina comprit. Si les stormtroopers ne détruisaient pas les sas d’aération, c’était parce qu’ils voulaient garder le système de ventilation fermé ; et cela ne pouvait signifier qu’une chose.

— Du gaz !

— N’aie pas l’air aussi surprise, Jedi. Ça ne te va pas. (Fett sortit un masque à gaz d’urgence de sa ceinture puis se tourna vers Ss’ess.) Dis à Moburi de battre en retraite jusqu’au Hangar Client Deux avec tous ceux qui le peuvent.

— Vous rompez votre contrat ? souffla Ss’ess. Boba Fett ?

— Non, dit le chasseur de primes en levant son casque assez haut pour insérer le masque à gaz dans sa combinaison déchirée et le remonter sous sa visière. Nous n’avons plus le temps, Ss’ess.

Comme les antennes de Ss’ess restaient pendantes le long de ses joues, Jaina expliqua :

— Il y aura des absorbeurs-neutraliseurs et des combinaisons Hazmat dans le hangar. Il cherche juste à garder ses hommes en vie pour contre-attaquer.

— Je pourrais avoir besoin de certains d’entre vous aussi, dit Fett à Ss’ess. Dommage que vous ayez autant de chance qu’un photon dans un trou noir de tenir assez longtemps. Vous allez faire passer le message avant de mourir.

— Oui. (Les antennes de Ss’ess s’écartèrent de ses joues.) Merci de votre franchise.

Un léger sifflement se fit entendre dans le tunnel d’où était venu le tumulte.

Fett jeta un coup d’œil vers le bruit, se retourna puis désigna la ceinture d’équipement de Jaina.

— J’ai l’impression que tu n’étais pas une si bonne élève, dit-il. Pas de masque à gaz ?

— Bien sûr que j’en ai un, dit Jaina. Mais je n’en ai pas besoin.

Fett inclina son casque.

— Je suis curieux de voir ça.

— Aucun problème.

Jaina aurait préféré éviter de montrer ce tour-ci à un Mandalorien – et surtout à Boba Fett – mais la seule façon de conserver cette technique aurait été de laisser mourir le Verpine. Elle savait ce qu’aurait fait un Mandalorien, mais elle était une Jedi et tenait à le rester.

Le sifflement continua à augmenter de volume. Jaina éclaira le tunnel de son tube lumineux et vit un nuage de vapeur scintillant qui dérivait, ou plutôt qui surgissait dans le couloir. Elle leva une paume et attira la Force en elle afin de l’utiliser pour envoyer l’air froid et humide dans le tube de transport. Le bruit se transforma en un bourdonnement aigu, puis le nuage s’arrêta et se mit à briller encore plus.

La surprise retourna l’estomac de Jaina. En sentant le regard de Fett posé sur elle, elle cessa de froncer les sourcils, mais elle comprit qu’il était trop tard pour le tromper. Au moins, la réprimande qu’il lui adresserait car elle dévoilait ses surprises serait brève. Elle puisa de plus belle dans la Force, la fit passer plus vite à travers elle et envoya davantage d’air dans le tunnel. Le bruit se transforma en bourdonnement et une lueur d’un rose éclatant se mit à briller au cœur du nuage.

— Je n’avais jamais vu ça, commenta Fett d’une voix étouffée à travers son masque, mais pas assez pour dissimuler une pointe d’amusement. Ça fait quoi, exactement ?

Jaina se retint de lui répondre mal et augmenta la pression en envoyant tellement d’air dans le tunnel que le vent agita sa robe. Le bourdonnement monta rapidement dans les aigus puis cessa lorsque le nuage se dispersa dans un éclair aveuglant.

Jaina et les autres, éblouis, clignèrent alors des yeux pour tenter d’y voir de nouveau dans un silence surprenant. Puis, tandis que leur vue revenait, le sifflement réapparut, moins fort qu’auparavant, mais en même temps plus pressant. Jaina éclaira le couloir de son tube lumineux et vit que l’éruption avait pulvérisé le nuage luisant sur le sol et les murs – pas au plafond – sous la forme d’une pellicule argentée.

Et cette pellicule glissait dans le tunnel à toute vitesse en prenant la forme d’une dizaine de flèches brillantes, chacune pointée sur l’un des membres de l’escouade improvisée de Fett.

Le Mandalorien ôta son masque à gaz de sous sa visière.

— Joli coup, dit-il en prenant, dans son dos, un T-21 emprunté à l’armurerie de Nickel Un – il avait laissé son EE-3 à bord de son vaisseau en se disant qu’il n’en aurait pas besoin pour une tournée d’inspection – et en appuyant sur le bouton de mise en marche. Mais je crois que tu n’as fait que l’énerver.

Fett ouvrit le feu avec le blaster à répétition et les Verpines l’imitèrent avec leurs fusils destructeurs en tirant sur les flèches qui fondaient sur eux. Les mag-balles ne furent pas plus efficaces que les tirs de blasters et ne firent qu’épouser la pointe des flèches avant qu’elles ne prennent la forme d’une fourche, d’un trident ou d’une demi-douzaine de taches argentées et continuent sur leur lancée.

Jaina n’avait aucune idée de ce dont il s’agissait ; et cela arrivait trop vite pour qu’elle perde du temps à se le demander. Comme elle ne trouvait pas de technique de Force plus efficace que ce que Fett et les Verpines faisaient, elle se contenta d’allumer son sabre laser et de s’accroupir en disposant la lame aussi droite que possible et en l’utilisant comme un essuie-glace pour empêcher que les morceaux brûlés ne la touchent.

La pellicule se divisa et passa autour d’elle, restant hors de portée le temps de l’encercler complètement, puis fondit sur elle de tous les côtés. Elle s’élança dans un saut périlleux arrière propulsé par la Force et passa au-dessus de la tête de Fett vers le tunnel qui menait jusqu’au Hangar Client Deux. Elle retomba dos au couloir.

Les bottes de Fett et ses cuissardes étaient déjà couvertes d’argent terne qui remontait et Jaina vit qu’une partie s’était faufilée dans un trou de la couture au niveau de la cheville. Derrière lui, Ss’ess et ses soldats s’étaient finalement mis à paniquer et s’étaient tournés pour partir dans le tunnel, mais la pellicule les poursuivait en glissant, et il semblait évident qu’ils ne parviendraient pas à y échapper.

Jaina montra les pieds de Fett.

— Boba, tu es...

— Toi aussi, répondit-il en désignant la main qui portait son sabre laser. Ton bras.

Jaina baissa les yeux et vit une tache argentée remonter le long de sa manche jusqu’à son poignet et sa main. Elle désactiva sa lame et secoua le bras, mais cela revenait à tenter de faire partir un tatouage simplement en le remuant.

— Fierfek !

Jaina sentit sa colère monter ; elle n’avait pas passé les cinq dernières semaines standard à échanger des coups avec le tueur le plus célèbre de la galaxie pour finir ici. Elle devait survivre assez longtemps pour affronter son frère.

— Une idée de ce que c’est ? demanda-t-elle.

— Qu’est-ce que ça change ? répondit Fett. Cela va sans doute nous tuer ; je sens déjà que ça commence à brûler.

— Alors, c’est de l’acide.

Jaina sortit une boîte de neutralisant de sa ceinture et en fit sauter le bouchon, puis elle sentit sa propre main la picoter, pas la brûler. Elle observa Fett qui tenait une seringue de stimulant, mais il ne faisait rien d’autre que regarder ses pieds.

— Tu as dit « brûler » !

— J’aurais peut-être dû dire « piquer », dit Fett sans quitter ses chaussures des yeux. Qu’est-ce que ça change ?

Jaina entreprit de lui expliquer que dans un cas il fallait utiliser un neutralisant et dans l’autre un antitoxine – et que dans toutes les éventualités, une piqûre de stimulant n’aurait servi à rien –, mais elle comprit que la réponse de Fett était basée sur quelque chose d’entièrement différent. La pellicule argentée sur ses cuissardes et ses bottes fondait et retombait.

Puis les picotements sur la main et le poignet de Jaina disparurent. La tache argentée s’effrita en une poudre terne qui laissa sa peau légèrement rougie, mais sans autre dommage. Elle se servit de la Force pour étendre sa conscience sur la zone touchée, à la recherche de blessures, et ne sentit rien d’autre qu’un léger coup de soleil.

Les Verpines ne s’en tiraient pas aussi bien. Ils n’avaient parcouru que quelques mètres dans le tunnel avant de se faire rattraper par la pellicule ; le couloir était désormais rempli de cliquetis staccato et de cris de plus en plus faibles des insectes mourants.

Jaina regarda Fett.

— Comment te sens-tu ?

Il éclaira le tunnel avec la lampe de sa manche. Ss’ess et les autres Verpines étaient allongés par terre, sous des couches grises et poudreuses. La plupart se tordaient dans les affres de la mort, mais certains étaient déjà immobiles, du sang noir coulant de leurs yeux et des évents de leur thorax.

— Chanceux, dit Fett. Ça m’arrive parfois.

Il se détourna de Ss’ess et des autres, s’épousseta puis repartit dans le tunnel en courant. Sans tenir compte de l’ordre implicite de le suivre, Jaina sortit son medsac de sa ceinture et s’accroupit près de Ss’ess avant d’entreprendre de graver, avec l’aide de la Force, des impressions détaillées de ses symptômes dans sa mémoire. Fett fit encore dix pas avant de décider de s’arrêter et de se retourner.

— Tu n’essayes pas de le sauver, au moins ? demanda Fett. Rassure-moi, nous nous en sommes mieux...

— J’essaye juste de déterminer si ton message est arrivé jusqu’à Moburi, dit Jaina tout en ressentant une légère pointe de culpabilité et d’échec par-delà la douleur de Ss’ess. Ce n’est pas le cas.

Fett haussa les épaules.

— Il sera là.

— Si tu le dis.

Jaina ne prit pas la peine de dissimuler ses doutes. Il allait leur être assez difficile, à elle et à Fett, d’atteindre le hangar avant les Impériaux et ils n’avaient pas d’ordres leur disant de mettre sur pied une résistance à toute épreuve.

— Mais quand même, je n’y compte pas trop, ajouta Jaina.

Elle se servit d’un tampon pour ramasser un peu de poussière et de sang sur le corps de Ss’ess puis, grâce à la Force, l’incita à s’endormir. Elle lui donna ensuite une petite tape sur l’épaule et se leva.

— Je peux te dire ce que c’est, dit Fett en attendant que Jaina enferme le tampon dans un tube à échantillon. Des nanos.

— On pourra tout de même faire quelques tests, dit Jaina en le rejoignant. Mieux vaut en être sûrs.

— J’en suis certain, dit Fett en repartant en courant. C’est dans le style des Impériaux ; ils ont sans doute piqué l’idée dans les affaires que ton père a trouvées sur Woteba à l’époque où tu embrassais des insectes.

— Ce n’étaient pas des insectes, dit Jaina en se retenant de le frapper sur la tête avec la Force. Les Killiks sont...

— Alors, tu les embrassais ? demanda Fett. J’ai toujours cru que cette partie n’était qu’...

Jaina le poussa violemment contre le mur grâce à la Force puis le propulsa dans le tunnel au pas de course.

— Inutile de gaspiller ta salive, vieil homme, dit-elle. Tu as un contrat à respecter.

Fett éclata de rire et reprit son rythme.

— La colère est une faiblesse, Jedi, dit-il. Et essaye de suivre. Il nous reste encore cinq kilomètres à parcourir.

Durant la demi-heure suivante, ils croisèrent au moins deux cents Verpines morts. Certains étaient étendus près de capsules accidentées, horriblement mutilés, mais rassemblés en petits tas immobiles par les camarades qui les avaient abandonnés là. La plupart d’entre eux étaient étalés là où ils étaient tombés, tordus dans des poses douloureuses et recouverts de la même poudre grise qui était restée sur Ss’ess et les autres après qu’ils aient été rattrapés par la tache argentée.

Mais quelques corps éparpillés – appartenant tous à la caste des travailleurs ou des techniciens – semblaient être morts de blessures plus normales, essentiellement des brûlures de blasters et des explosions de grenades. Aucun d’entre eux n’avait de traces de la poudre grise qui avait enveloppé les soldats morts. Jaina ne prit pas la peine d’expliquer ce que cela signifiait à Fett ; elle était sûre qu’il le savait aussi bien qu’elle et que cela le troublait tout autant.

Si les Vestiges avaient mis au point une arme destinée à ne tuer que les Verpines de la caste des soldats, ils avaient clairement l’intention de remettre en route rapidement les usines de munitions. En quelques jours, toute l’industrie militaire du système de Roche fournirait aux Vestiges – et donc à Jacen – des armes parmi les meilleures de la galaxie.

Jaina tentait encore de digérer cette information déplaisante lorsque la peur et la colère d’un combat se mirent à onduler à travers la Force depuis un endroit assez peu éloigné. Toutes les présences lui semblaient humaines et une ou deux d’entre elles lui étaient même vaguement familières. Ils avaient trouvé les Mandaloriens de Fett au beau milieu d’un combat. Avec la Force, elle fit s’arrêter Fett puis, par signes, lui transmit ce qu’elle avait ressenti.

Fett acquiesça et prit deux secondes pour activer toutes ses armes. Puis ils éteignirent leurs lumières et se mirent à ramper de chaque côté du tunnel. Le chasseur de primes se servait des détecteurs à infrarouge de son casque pour se déplacer dans l’obscurité tandis que Jaina s’aidait de la Force. Ils n’avancèrent guère avant de sentir le combat assaillir leurs narines. Ce n’était pas la puanteur typique de la chair brûlée par les blasters et des entrailles déversées, mais le genre d’odeur émanant d’un vaisseau de combat qui avait survécu à un affreux tir de barrage de turbolasers lorsqu’une équipe de réparation en retirait les rustines : les relents acres du métal fondu et des corps incinérés.

Après avoir parcouru prudemment vingt mètres en deux minutes, Jaina sentit que le tunnel s’ouvrait devant eux, sans doute sur la plate-forme de chargement du Hangar Client Deux. Elle percevait une dizaine de Mandaloriens en colère, trente mètres devant, tapis dans le tube de transport à l’autre bout de la plate-forme. Éparpillée d’un côté, déployée en un large croissant sur un grand espace qui devait être l’entrée du hangar – voire le hangar lui-même – elle sentit à peu près une vingtaine de présences disciplinées. Des stormtroopers, présuma-t-elle.

Fett se mit à murmurer dans le micro de son casque puis plongea lorsqu’un éclair coloré crépita dans les ténèbres, créant un cratère de la taille d’une tête dans le mur du tunnel. Il répliqua aussitôt, tirant avec son blaster vers son assaillant invisible. Les traits de couleur qui se croisaient éclairèrent la plate-forme de chargement. Sous la lumière stroboscopique, Jaina aperçut une demi-douzaine de cadavres de Mandaloriens étendus sous la plate-forme de chargement, au pied du tube de transport. Leurs beskar’gam semblaient plus ou moins intacts, mais si décolorés et déformés qu’ils paraissaient avoir reçu des tirs de blasters en plein plastron.

Fett cria quelques mots qu’elle ne put comprendre pardessus le vacarme produit par autant de fusils blasters, puis il s’accroupit et fonça dans le tube de transport en laissant le bras tenant son arme dépasser par-dessus la plate-forme de chargement pour riposter. Un tir de blaster toucha son T-21 au niveau du module de refroidissement, fit exploser l’arme et en envoya les morceaux dans plusieurs directions. Un deuxième tir ricocha à l’intérieur de ses avant-bras, lui faisant lever le bras bien au-dessus du rebord de la plate-forme, où un troisième éclair lui brûla la paume et explosa l’arrière de son gantelet. Fett tourbillonna et se jeta sur le sol du rail répulseur hors-service.

Il ne s’agissait pas des bons vieux stromtroopers de l’époque de sa mère, se dit alors Jaina. Ces types savaient tirer. Elle alluma son sabre laser et chargea à la suite de Fett en renvoyant les tirs de blasters vers ses adversaires et en utilisant en même temps la Force pour tirer le Mandalorien le long du rail et éviter qu’il ne fasse une cible statique.

Puis les poils se dressèrent sur sa nuque et elle sentit que quelqu’un de très dangereux fixait son regard sur elle.

Elle crut pendant une seconde qu’il pouvait s’agir de son frère, mais elle se dit que dans ce cas elle n’aurait pas eu le temps de le percevoir qu’elle serait déjà morte. Elle plongea vers le rail répulseur et heurta Fett en plein dans le dos tandis qu’il se relevait en tenant un Blastech S330 qu’il avait récupéré sur un de ces mercenaires morts.

Ils s’écrasèrent face contre terre : Fett jura à l’intérieur de son casque et tenta de la repousser, tandis qu’elle utilisait la Force pour les clouer au sol jusqu’à ce qu’elle sente...

... s’écrase contre le mur derrière eux et illumine le tube de transport comme une nova naissante. L’explosion lui brûla le côté gauche du visage et lui emplit le nez de l’odeur sulfureuse de la pierre fondue, du tissu roussi et des cheveux flambés. Jaina jeta un coup d’œil et vit une boule de cinquante centimètres de diamètre, bouillante et crépitante, qui creusait toujours le mur tandis que la pierre sortait du trou en coulant dans un filet de liquide brillant.

Fett parvint enfin à s’échapper de sous elle en se tortillant et se remit à genoux. Il ne parut pas remarquer qu’il était désormais agenouillé sur le plastron tordu d’un mercenaire sans casque, ni que le visage de l’homme était aussi rouge et bouffi que s’il avait été cuit vivant à la vapeur.

— Je ne pensais pas à ça, Jedi. (Il dut presque crier pour se faire entendre par-dessus les cris et les crépitements des combats.) Quand je t’ai demandé de me couvrir, je voulais dire avec un blaster.

— Désolée, répondit Jaina avec ironie.

Fett était sur le point d’ajouter que cela ne se reproduirait plus lorsqu’une dizaine de Mandaloriens arrivèrent en courant depuis l’autre bout de la plate-forme de chargement. Le chef, un grand type aux larges épaules portant une armure rouge et noire, se baissait et surveillait attentivement un chrono qu’il portait à la main. Tous les autres tiraient sur les Impériaux en se cachant à moitié derrière l’abri qu’offrait la plate-forme et en comptant sur leurs beskar’gam pour dévier les tirs ennemis lorsqu’ils abattaient des stormtroopers.

Le chef posa un genou à terre près de Fett.

— Content de vous voir, patron, dit-il en montrant le chrono qui comptait les secondes à rebours. Il nous reste neuf secondes avant qu’ils ne frappent de nouveau.

— Content de te voir moi aussi, Moburi.

Le casque de Fett s’inclina dans la direction de Jaina, lui jetant un coup d’œil qu’elle imagina à coup sûr suffisant, puis il revint vers Moburi.

— Un canon à plasma ?

— Simplement un fusil, corrigea Moburi. C’est pourquoi...

— Où ? demanda Jaina en faisant dépasser sa tête.

Mais les rafales de blasters l’aveuglèrent tellement qu’elle ne put localiser l’emplacement de quiconque et encore moins du fusil à plasma.

— Un seul ? ajouta-t-elle.

— Un seul suffit, dit Moburi.

Jaina regarda le chrono dans sa main et vit qu’il ne restait que six secondes. Elle n’avait pas le temps de s’expliquer ; pas si elle voulait descendre ce fusil avant qu’il tire de nouveau.

— Où ?

Moburi jeta un coup d’œil à Fett, qui regarda Jaina et secoua la tête.

— Pas question. Je ne vais pas...

— En effet, pas toi.

Jaina savait ce qu’il allait dire. Qu’il n’allait pas risquer l’instrument de sa vengeance contre le frère de la jeune femme ; et elle comprenait pourquoi. Les assassins n’atteignaient pas l’âge de Fett en prenant des risques qu’ils pouvaient éviter. Mais Jaina savait aussi qu’elle allait devoir risquer gros pour abattre Jacen ; que dès l’instant où sa traque commencerait, elle s’exposerait à de plus grands dangers qu’affronter quelques dizaines de stormtroopers tireurs d’élite.

— À couvert !

Jaina ralluma son sabre laser, jaillit du tube en se propulsant avec la Force puis effectua un saut périlleux d’esquive.

Derrière elle, Fett hurla :

— Fierfek ! Allez, allez, allez !

Lorsqu’elle retomba, elle avait traversé la moitié de la plate-forme de chargement, une dizaine de Mandaloriens chargeant dans l’obscurité derrière elle. Elle atterrit dans une légère transe, l’ivresse du combat faisant tambouriner son cœur, son sabre laser tourbillonnant à l’instinct et son esprit concentré sur l’idée de trouver l’emplacement du tireur au plasma. On n’y voyait rien dans l’obscurité au-delà du croissant stroboscopique de couleur qui délimitait la rangée de combattants stormtroopers. Mais Jaina savait que sa cible se trouverait là, défendue par le reste de l’escouade, bien cachée et abritée avec seulement son viseur et son canon visibles.

Et elle serait en hauteur. La boule de plasma les avait atteints au niveau du visage lorsqu’elle était au fond du tube de transport, ce qui voulait dire que le sniper les visait d’en haut.

Derrière elle, un Mando grogna de colère lorsqu’un tir de blaster chanceux toucha une jointure de son armure ; une grenade à concussion explosa à la droite de Jaina et pulvérisa des morceaux d’armure blanche un peu partout. Jaina sentit son sabre laser recevoir un trio d’éclairs puissants puis vit les traits embrasés renvoyés vers un stormtrooper dont le blaster G-8 explosa en plusieurs morceaux. Elle s’engagea dans l’ouverture ainsi créée dans les lignes ennemies, plongea vers la gauche puis vers la droite et trancha une épaule recouverte d’une armure blanche avant de couper et de faire tomber par terre un casque en forme de boîte et son contenu.

Ce fut à ce moment-là qu’elle sentit le tireur au plasma viser de nouveau. Ce n’était pas aussi fort, cette fois, sans doute parce qu’il cherchait à atteindre quelqu’un d’autre, et elle ne l’aurait jamais remarqué si elle ne l’avait pas cherché. Mais elle percevait le sniper qui se préparait à tirer encore, quelque part devant... et à droite.

Jaina sourit, plus de satisfaction que par soif de sang, puis elle s’élança dans l’obscurité. Elle étendit sa conscience dans la Force le long du mur et du plafond de la salle de chargement et sentit une présence humaine. Deux présences : un sniper et un guetteur, cachés sur un balcon d’observation au-dessus des combats. Elle ne prit pas de blaster, ni de tube lumineux et n’essaya pas non plus de bondir jusqu’à leur cachette. Elle se contenta d’attraper et de tirer, utilisant la Force pour les attirer vers l’avant.

Le sniper et son partenaire durent probablement crier en s’envolant de leur poste de tir, mais leurs hurlements restèrent inaudibles à cause du grésillement retentissant d’une décharge de plasma. Un globe d’argent brillant tomba du balcon en décrivant un arc, suivi par deux silhouettes en armure noire et par leurs armes. Puis la boule d’énergie heurta un chariot de service renversé et créa une détonation de la taille d’un canon qui illumina la salle entière pendant deux secondes.

Jaina aperçut des stormtroopers qui titubaient, couraient ou s’éloignaient de l’explosion en effectuant des roulades. Puis les Mandaloriens atteignirent l’endroit d’où tiraient leurs ennemis et les tuèrent à coup de blasters, de bottes et de lames. Elle sentit un danger sur sa gauche et se tourna pour découvrir, dans la lueur tremblante de son sabre laser, un soldat qui s’éloignait à reculons et en tremblant, mais pointant tout de même un E-18 dans sa direction. Elle fit un geste vers lui de sa main libre, utilisant la Force pour l’attirer sur son sabre laser avant qu’il puisse tirer.

La lame perça un trou de trois centimètres dans son plastron et s’y enfonça. Un murmure douloureux s’échappa de la comm de son casque et le fusil blaster tomba de sa main pour atterrir sur les bottes de Jaina. Elle éteignit son sabre laser, entendit des bruits de pas derrière elle puis virevolta tout en le rallumant et en frappant.

Le coup porta, mais n’entailla rien, la lame glissant contre un protège-nuque en beskar qui créa un sillon roussi sur l’armure verte de Fett. Jaina, surprise, eut le souffle coupé, mais parvint à réprimer les excuses – le regret est une faiblesse – qui lui vinrent automatiquement aux lèvres.

— Que cela te serve de leçon, dit-elle à la place. Ne jamais surprendre un Jedi.

— Je ne savais pas qu’on pouvait surprendre un Jedi, rétorqua Fett. Merci pour le tuyau.

Jaina éteignit son sabre laser, bien plus consciente que Fett ne le croyait qu’ils n’étaient pas vraiment en train de plaisanter. Le chasseur de primes avait encore beaucoup à apprendre sur les Jedi, et notamment qu’ils n’étaient pas simplement bons pour écouter aux portes, mais qu’ils étaient les meilleurs. Ainsi, lorsque l’amirale Daala – qui n’aimait guère les Jedi – était montée à bord de l’Aileron Sanguinaire sur Fondor et avait demandé à voir Fett, Jaina s’était arrangée pour se trouver sur le pont en dessous, d’où elle pouvait utiliser la Force pour écouter ce que racontaient ces deux personnes qui détestaient les Jedi. Elle n’avait pas été surprise de les entendre rêver du jour où la galaxie serait débarrassée des Sith comme des Jedi – dont Jaina. Elle ne se faisait pas d’illusions à ce sujet.

Mais elle était ravie de laisser croire à Fett qu’elle ignorait qu’il était sérieux, qu’elle se prenait au jeu de l’affection paternelle qu’il lui servait parfois. Elle étendit sa conscience dans la Force à toute la zone de chargement, puis nota la diminution des tirs de blasters et les bruits de combats qui battaient en retraite. Elle décida alors qu’il n’y avait plus de risque à allumer son tube lumineux.

— On dirait que tout est sous contrôle, dit-elle en partant vers l’équipe du sniper à terre et leur fusil à plasma. Parfois la méthode Jedi a du bon.

— C’est plus rapide, en tout cas, dit Fett en s’agenouillant pour observer le tireur et son équipier et, s’apercevant que le guetteur respirait encore, lui tirer dans la tête. Pas forcément meilleur.

Jaina eut une réaction de dégoût face au meurtre de sang-froid du soldat blessé, mais elle se rappela du Mandalorien qu’elle avait entendu grogner plus tôt et comprit que Fett pensait à ses propres pertes, pas à celles de ses ennemis. Elle aurait voulu demander combien d’hommes il avait perdu pendant l’assaut, mais elle savait qu’il valait mieux ne pas montrer que cela l’intéressait.

Fett se leva et partit, indiquant d’un geste à Jaina de la suivre. Lorsqu’ils arrivèrent sous une grande voûte qui ouvrait sur les profondeurs du Hangar Client Deux, il désigna les ténèbres.

— Il doit toujours y avoir deux vaisseaux légers toutes options là-dedans, avec le plein de carburant et prêts à partir, dit-il. Considère qu’il y en a un pour toi. Je mettrai ça sur ton ardoise.

Jaina s’arrêta à ses côtés.

— Alors, c’est fini.

— J’ai l’impression, dit Fett. Je t’ai vu voler. Tu ne devrais pas avoir de mal à te tirer de là.

Jaina ne répondit pas tout de suite.

— Et toi ? Tu sais que tu ne pourras pas repousser l’invasion.

Elle sentit Fett sourire sous son casque.

— Tu t’inquiètes pour moi, Jedi ?

— Pas vraiment, dit-elle. Mais je ne veux pas te perdre de vue.

Fett ricana.

— Nous savons tous les deux que tu seras trop occupée pour ça, dit-il. Je vais m’en sortir. Il y a aussi un Tra’kad là-dedans. Nous devons faire quelques préparatifs pour notre retour.

Jaina haussa un sourcil.

— Tu rentres ?

— Évidemment, dit Fett. J’ai donné ma parole.

— Dans ce cas, que la Force soit avec toi, dit Jaina. Tu vas en avoir besoin.

— Pas autant que toi, dit Fett en penchant la tête pour écouter un rapport. Il est temps pour moi de partir. Bonne chance, petite.

Pendant un instant, Jaina resta silencieuse. C’était exactement le genre de phrase que son père, Han Solo, aurait pu prononcer.

Finalement, elle demanda :

— Tu crois que je vais en avoir beaucoup besoin ? De chance, je veux dire ?

Fett haussa les épaules et fit semblant de regarder derrière lui, puis il projeta sa main blessée vers l’avant, ce à quoi Jaina s’attendait. Elle le para puis se glissa sous sa garde, le hissa sur son épaule et balaya son pied avant.

Fett s’écrasa dans un fracas d’armure et de jurons, mais rit à l’intérieur de son casque.

— Bon, je t’ai appris tout ce que tu dois savoir.

— Mais pas tout ce que tu sais, présuma Jaina.

Fett la regarda un moment puis dit :

— Tu n’as pas le temps. (Il tendit une main pour qu’elle l’aide à se relever.) Et c’est inutile.

Jaina ne lui prit pas la main et recula avant de demander :

— Inutile pour toi ?

— Oui, dit Fett en soupirant et en baissant la main. Dans les deux cas, j’obtiendrai ma revanche.

— Dans les deux cas ?

Jaina plissa les yeux puis comprit ce qu’il voulait dire. Elle n’était pas surprise, mais blessée ; légèrement, mais blessée tout de même.

— Si je ne tue pas mon frère...

— Ton frère te tuera.

Fett se remit debout en bondissant aussi facilement qu’un apprenti Jedi sans armure puis ajouta :

— Il y pire que la mort. Je le sais mieux que quiconque, à part peut-être Sintas, et Han Solo. Transmets mes amitiés à ton père.

Jaina observa Fett un moment en essayant de se rappeler qu’elle était allée le voir et qu’il lui avait donné exactement ce qu’elle voulait ; mais elle resta tout de même en colère.

Elle finit par dire :

— Papa a raison à ton propos. Les Kaminoans t’ont rempli les veines de bave de rancor.

Fett éclata de rire.

— Ton père est un sacré brave, dit-il en tournant les talons et en s’élançant dans le couloir d’accès en courant. Pas étonnant qu’il soit si difficile à tuer.